23 janvier 2017
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Je referais mon cégep n’importe quand

par Matthieu Dugal, animateur de l’émission La sphère (ICI Première), qu’on a aussi pu voir cet automne à la barre de la série Hackers (ICI Explora). Il collabore également depuis 2014, à Paris, à l’émission 300 millions de critiques (TV5 Monde).

À part une (on ne peut plus classique) peine d’amour et quelques bêtes noires académiques (allô les maths 434 réussies dans un cours de rattrapage estival digne du film Breakfast Club), je garde généralement de bons souvenirs de mes années de secondaire. Un moment où ma bonne amie l’acné, mes légions d’hormones et le jeune qui poussait en dessous ont fréquenté deux polyvalentes almatoises aux jolis noms d’inspiration soviétique : le «Campus A» (pour les «flos» de secondaire 1 et 2) et le «Campus B» (pour les «vieux»). Pour faire plus court, et plus cool, on appelait ça le «A» et le «B».

Dans la dernière portion des années 80, au cœur de cette préhistoire technologique où on allait porter ses pantalons au nettoyeur «Inter-net» et où la santé publique à l’école se déclinait courageusement dans la présence d’un centre social pour les fumeurs et d’un autre pour ceux qui n’écoutaient pas de Bon Jovi, la vie coulant des jours tranquilles dans l’insouciance adolescente allait brutalement prendre fin sous la forme d’un des cours les plus beiges jamais imaginés par le cerveau d’un fonctionnaire en mal de fortrel : éducation au choix de carrière.

Dans mon temps, si l’éducation au choix de carrière avait été un mets, il aurait été une portion de crème Budwig tiède et non sucrée servie dans un plat Tupperware de couleur vert vieux poêle accompagné de sa bouteille de Quick aux fraises. Tout ça pour dire que la plaie purulente que constituait dans mon horaire la mention de ce Poltergeist de l’ennui se transforma très vite en course aux abris à la suite d’un de ces nombreux tests de personnalité qui ponctuaient ce chemin de croix jusqu’au sommet du Calvaire de la déprime.

En effet, selon les savants calculs de mes cahiers d’exercices, j’avais maintenant pour ultime vocation le métier de thanatologue. Terminées, les vertes prairies de l’adolescence. J’allais bientôt commencer ma vie adulte au son de cages thoraciques qu’on ouvre entre deux lavages de Cadillac noire. En tout respect pour les honnêtes gens qui pratiquent ce dur métier, les gens qui me connaissent vous diront que je suis à la thanatologie ce que Jeff Fillion est à l’émission littéraire Plus on est de fous, plus on lit, et je suis gentil.

Toujours est-il que cet implacable verdict allait bientôt quitter mes frêles épaules à la suite d’un événement digne d’un excellent épisode de Watatow : la «Journée cégep», une journée d’orientation qui valait à elle seule davantage que les années de tâtonnements insipides des impasses carriéristes dûment notées pour la postérité dans des bulletins jaunis.

Cool et carrément buzzant (et même trippant), c’est comme ça que j’ai rencontré pour la première fois mon futur programme de cégep, Arts et technologie des médias, donné au Cégep de Jonquière, dans la guillerette ville du même nom où l’on trouve la non moins festive rue St-Dominique (ou St-Do, pour les fêtards et les intimes). Je me souviens exactement du local de ma poly où j’ai regardé pour la première fois le dépliant qui spécifiait les exigences requises ainsi que le choix de cours : philo (yé), français (re-yé), actualité internationale (dans une ère factuelle où, jadis, l’actualité internationale était passionnante), diction (le cours s’appelait «Le son, le souffle, la voix», un titre digne de Françoise Sagan), bref, que du solide. Tout d’un coup, j’avais l’impression de devenir un clip de Hall & Oates présenté par Sonia Benezra.

Et j’ai appris bien assez vite que le plumage se rapportait au ramage : mon cégep fut un long, mais surtout passionnant cours d’éducation au choix de carrière imaginé par des gens qui savaient ce qu’ils faisaient. Un milieu de vie ultra stimulant doublé d’un contingent de profs assez exceptionnels merci. Avec eux, j’ai découvert entre autres pourquoi Easy Rider était un grand film, pourquoi il fallait que je lise Soljenitsyne et pourquoi Camus est non moins essentiel. En résumé : pourquoi (et surtout de quelle manière) je devais m’intéresser au monde qui m’entoure. Une manière d’organiser la curiosité, de la rendre efficace. De te rendre adulte en te mettant quelque chose d’important dans la tête.

Plus encore, si je fais le métier que j’adore aujourd’hui (et que la thanatologie est heureusement restée une note de bas de page dans le livre de ma vie), c’est que mon cégep m’a donné des clés essentielles tant pour comprendre là où je m’en allais que pour pratiquer ce que j’allais faire plus tard, comme décrypter un texte, préparer des questions d’entrevues et monter des reportages radio et télé (le web en était encore à ses balbutiements à l’époque). À ce titre, mon programme ATM a été un parfait mélange de théorie et de pratique avec des profs juste assez sévères pour me forcer à devenir meilleur. Ainsi, les «madame Riverin», les «monsieur Napoli», les «Henri Vieu» et autres «Aurélien Leclerc» sont pas mal tous là à chaque fois que je suis heureux d’avoir réussi une entrevue ou, de manière plus prosaïque, quand je paie mon épicerie grâce à un métier où, essentiellement, je traite de l’information. C’est énorme.

Je referais mon cégep n’importe quand. Je me prendrais une belle sabbatique de trois ans, pour refaire mes cours en mieux (bonjour les médias numériques !) et retourner à la bibli préparer des examens. Passer un peu de temps sur la St-Do, aussi. Et, bien sûr, je ne manquerais pas d’aller faire un tour dans les bureaux de mes profs qui y sont encore pour leur dire un gros merci.

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